- La prochaine réunion d’information aura lieu le vendredi 18 août 2017 à 19 heures à la salle des fêtes de l’ile d’Aix, elle sera précédée d’une conférence à 18 h faite par M. Jung historien sur « William Bouguereau, peintre rochelais. »

- La prochaine Assemblée Générale de la SAIA aura lieu à Paris, courant du 4ème trimestre 2017

Structure et fonctionnement de la SAIA

Cette association, loi 1901, fut créée par le Baron Gourgaud à la fin des années 20. Elle fut reconnue d’utilité publique en 1932.

Elle fonctionne sous l’égide d’un Conseil d’Administration formé actuellement de neuf membres qui élisent chaque année un bureau de cinq membres, Président,Vice Président, Secrétaire Général, Trésorier et trésorier adjoint.

Ce Conseil se réunit environ quatre fois par an ou plus en cas d’urgence, et l’Assemblée Générale a lieu chaque année au mois de Juin.
La dernière Assemblée Générale s’est tenue le vendredi 3 juin 2016 au siège de l’Association.
Les comptes font l’objet d’une vérification par un Cabinet d’expertise comptable.

En plus de ce qui précède, une réunion d’information a lieu chaque année sur l’Ile,  en en 2017, vendredi 18 août.
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Pour l’aider dans sa tâche, le Conseil d’Administration vous propose d’adhérer à l’Association.
La cotisation annuelle est de 20 € par personne ou 30 € pour un couple, elle fait l’objet d’une déduction fiscale ainsi que tout don supplémentaire.
Le bulletin d’adhésion est à télécharger : Télécharger

Et à adresser accompagné du règlement, au siège de l’Association

Société des Amis de l’Ile d’Aix
22 rue de Douai
75009 PARIS


Réalisations récentes

Depuis trois ans toutes les possibilités financières de l’Association sont destinées à entretenir le patrimoine social

  • Restauration totale de la maison, 8 rue Napoléon
  • Restauration de la structure de Belvédère
  • Peinture de la façade de la maison du Belvédère
  • Mise aux normes de l’installation électrique de la Maison Rose
  • Entretien du patrimoine environnemental, banquettes, casemates, Anse du Saillant, places …

 

 Conférence de Jean Pierre LALAUT, Vice Président de la SAIA- 21  août 2015 -Ile d’Aix

De Paris vers Sainte-Hélène, au jour le jour, du 9 juin au 7 août 1815.
Le propos est d’établir une chronologie aussi précise que possible, jour après jour, sur une période relativement courte, en ouvrant le champ sur un spectre assez large d’acteurs.
Pourquoi ce parti pris ?
– On est à un de ces moments historiques denses où le temps paraît se précipiter : les situations évoluent d’un jour à l’autre, voire d’une heure à l’autre ; d’où la nécessité de les suivre au jour le jour.
– Les acteurs sont multiples, et Napoléon perd assez rapidement son autonomie d’action et est réduit au mieux à essayer de réagir aux initiatives des autres acteurs, au pire à les subir ; d’où l’intérêt de mettre en regard les intentions, les actions des uns et des autres. Accessoirement la chronologie fine retenue permet de rendre compte des délais de circulation de l’information.
– Enfin, à focaliser sur Napoléon, on perd généralement de vue ce qui se passe ailleurs en France entre la fin de ce mois de juin et le début d’août. C’est donc une façon de restituer la complexité de la situation.
– A quoi correspondent les dates extrêmes de la période abordée ?
– Le 9 juin (9 jours avant Waterloo) est marqué par la signature à Vienne de l’acte final du Congrès dont l’objet était de redessiner la carte de l’Europe post-napoléonienne et de fixer les principes permettant de garantir le maintien de l’équilibre entre les puissances et d’empêcher le retour d’une guerre générale en Europe.
Autant dire que le fait de signer ce traité, alors que l’hypothèque ouverte par le retour de Napoléon au pouvoir à Paris n’est pas réglée, illustre l’état d’esprit des vainqueurs de 1814 : la parenthèse sera prochainement fermée et ce retour ne change rien à la situation issue de leur victoire de l’année précédente.
– Le 7 août : c’est le moment où Napoléon embarque sur le Northumberland qui va le conduire à Sainte-Hélène, et c’est un autre chapitre de son histoire (le dernier?) qui s’ouvre.
Dernière précision de méthode par rapport aux catégories d’acteurs qui seront suivis.
Ils sont multiples et par souci de lisibilité je les ai regroupés en 5 familles :
– Les autorités gouvernementales au pouvoir à Paris ; d’abord Napoléon jusqu’à son abdication le 22 juin, puis la commission exécutive provisoire et la chambre des représentants jusqu’au 8 juillet,
enfin Louis XVIII restauré et le gouvernement de Talleyrand à partir du 9 juillet.
– Napoléon que l’on suit à partir du moment où il quitte le pouvoir le 22 et Paris le 25 juin.
– Les armées en présence et le déroulement des opérations militaires sur les différents fronts.
– Les alliés et plus particulièrement le gouvernement britannique.
– Louis XVIII, de Gand à Paris.

Quelle est la situation début juin 1815 ?
La plupart du temps, nous avons une vision schématique et biaisée des Cent-Jours.
Nos livres d’histoire n’en retiennent généralement que le prologue (le vol de l’Aigle qui revêt il faut le reconnaître un caractère exceptionnel propre à frapper les imaginations : un homme à la tête d’une troupe d’un millier d’hommes (et un canon) qui, en trois semaines, sans tirer un coup de feu, rallie les troupes envoyées pour l’intercepter et reprend le pouvoir, relève du prodige) … et l’épilogue : Waterloo, la deuxième abdication, Sainte-Hélène.
Les trois mois qui constituent les Cent-Jours proprement-dits sont escamotés.
Sans entrer dans trop de détails, on peut dire que Napoléon qui se réinstalle aux Tuileries le 20 mars au soir, ne va pas mettre très longtemps à se rendre compte que beaucoup de choses ont changé en un an et qu’il est impossible de faire comme si rien ne s’était passé entre-temps. Les Bourbons lui ont en quelque sorte gâté sa France.
La Restauration a en effet mis en oeuvre des réformes libérales (constitution pré-parlementaire, fin de la censure, liberté de la presse) difficiles à gommer. Elle a assuré la paix, donc le retour des prisonniers de guerre et des conscrits chez eux. Elle a engagé un effort pour améliorer les comptes publics et laissé entrevoir la baisse de la pression fiscale. Les élites n’ont quasiment rien eu à craindre pour leur situation. La bourgeoisie a donc tourné sans difficulté la page de l’épisode napoléonien.
Le seul groupe qui a vraiment pâti du changement de régime, c’est l’armée, avec notamment la mise en demi solde de milliers d’officiers. D’où le ralliement massif des troupes lors de la montée vers Paris.
Napoléon est donc conduit à s’inscrire dans la continuité du gouvernement royal, mais en son for intérieur il reste attaché à ses pratiques passées et à son goût pour l’autorité. D’où tout au long de ces trois mois une forme d’ambiguïté sur ses intentions.
Dans ce contexte, beaucoup de ses anciens collaborateurs hésitent à reprendre du service : Mollien, Molet, Cambacérès, Maret, Caulaincourt se font tirer l’oreille avant d’accepter d’entrer au gouvernement. Sa plus grave erreur, pour son propre avenir, est la nomination de Fouché à la Police.
Pour satisfaire aux attentes, il accepte une réforme constitutionnelle (l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire) dont il confie la rédaction à Benjamin Constant, opposant libéral de toujours, d’où le nom de Benjamine donné à cette nouvelle constitution. Aux assemblées muettes succèdent des chambres bavardes, aux listes de notabilités des élections plus ouvertes, quoique censitaires.
Trois scrutins sont organisés en moins de deux mois, tous trois perdus par le gouvernement : un plébiscite, des législatives et des municipales.
Le oui l’emporte au plébiscite d’approbation de l’Acte additionnel, mais la participation est faible :
20 % (2 % à Paris, véritable vote de défiance!), contre 45 % en 1802 au lendemain de la Paix d’Amiens, 40 % en 1804 au moment de la proclamation de l’Empire. On est ramené au score de 1800 juste après le coup d’État de Brumaire.
Débandade aux élections législatives : 70 % d’abstentions, 80 soutiens du régime élus contre environ 500 libéraux, jacobins et royalistes. Retour de figures des assemblées révolutionnaires : La Fayette, Le Pelletier, Barère ….
Élections municipales dans les communes de moins de 5000 habitants : 80 % des maires et adjoints mis en place par le gouvernement royal sont réélus, souvent contre les candidats soutenus par le gouvernement.
Outre ces échecs électoraux, Napoléon doit faire face au soulèvement d’une partie de la France de l’ouest (Vendée, Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, Sarthe, Mayenne, Loire inférieure, Morbihan, Ille et-Vilaine) à partir de la mi-avril. Une dizaine de milliers de soldats sont mobilisés sur ce front de l’Ouest, au moment où l’on fait feu de tout bois pour reconstituer les effectifs de l’armée en vue de la confrontation qui se prépare.
Car sur le front diplomatique la situation est tout aussi difficile.
Le traité de Paris du 30 mai 1814 a fixé les frontières de la France, ramenées à leurs limites du 1er janvier 1792, moyennant quelques aménagements (le Comtat-Venaissin, la partie occidentale de la Savoie, Montbéliard, Mulhouse et quelques places fortes sur la frontière du nord et du nord-est). Le territoire est évacué, sans versement d’indemnité, et les « enrichissements » des collections du musée du Louvre consécutifs aux guerres de la Révolution et de l’Empire ne sont pas remis en
cause. Par ailleurs, les huit puissances signataires (Angleterre, Autriche, Prusse et Russie, la France, mais aussi l’Espagne, le Portugal et la Suède) convoquent un Congrès qui doit se réunir à Vienne, à l’automne pour statuer du sort des territoires repris à Napoléon.
Le Congrès qui réunit près de 300 délégations débute en novembre. En fait les quatre grands vainqueurs envisagent ce Congrès comme une sorte de chambre d’enregistrement des décisions qu’ils auront négociées entre eux.
Talleyrand qui représente la France a un mandat très précis. D’abord, la réintroduire dans le concert des Grands et faire oublier qu’elle est là comme vaincue. Il va donc d’emblée s’opposer aux velléités des Quatre de mettre la main sur le Congrès, en jouant du fait que ce sont les huit signataires du traité de Paris qui doivent négocier. Il obtient très vite satisfaction et s’empresse d’oublier les trois autres « petits ». Le groupe des Quatre devient un groupe des Cinq.
Ensuite, il s’agit d’éliminer tout vestige du passage de Napoléon en invoquant notamment le principe de légitimité. Il souligne la menace de la présence de l’Empereur si proche des côtes de l’Europe, et l’incongruité que constitue le maintien de Murat sur le trône de Naples et plaide pour le retour des Bourbons de Naples réfugiés en Sicile.
Enfin, il s’agit d’éviter l’absorption de la Saxe par la Prusse (outre les considérations géopolitiques, le roi de Saxe est le cousin germain de Louis XVIII).
C’est précisément autour des questions relatives au sort de la Pologne et de la Saxe que des tensions très fortes se font jour entre les quatre grands vainqueurs avant même le début du Congrès.
D’un côté la Russie dont les troupes occupent le territoire polonais depuis la fin de 1812 entend bien mettre la main sur la Pologne, estimant que c’est une juste compensation de l’effort qu’elle a consenti pour la « libération » de l’Europe. La Prusse quant à elle veut punir le roi de Saxe d’avoir été le dernier allié de Napoléon en Allemagne -il est d’ailleurs prisonnier des alliés depuis la bataille de Leipzig d’octobre 1813- en annexant son royaume. Au passage, ce serait aussi la compensation
de l’abandon de ses territoires polonais au profit de la Russie. C’est la ligne sur laquelle les deux  souverains se sont mis d’accord.
De l’autre l’Angleterre en revient à sa politique traditionnelle d’équilibre sur le continent : éviter qu’une puissance continentale n’occupe une position hégémonique, et dans ce cadre elle ne souhaite pas que ses anciens alliés ne se renforcent trop. L’Autriche enfin qui, discrètement consolide ses positions en Italie du nord que ses troupes occupent depuis l’année précédente, n’entend pas se dégager de l’espace allemand au profit de la Prusse et souhaite conserver une Saxe indépendante comme tampon entre elle et la Prusse.
Talleyrand voit là l’occasion de jouer sa partition et de remettre en selle la France. Il se rapproche de l’Angleterre et de l’Autriche pour contrer les vues de la Russie et de la Prusse.
Les tensions sont de plus en plus fortes et à la fin de l’année 1814, les conversations des diplomates et des salons, les journaux ne parlent que du risque d’une nouvelle guerre entre les alliés d’hier pour trancher le conflit. C’est dans ce contexte qu’est signé le 3 janvier 1815 un traité secret entre l’Angleterre, l’Autriche et la France par lequel chacune de ces puissances s’engage à mettre sur pied une armée de 150 000 hommes à aligner contre la Russie et la Prusse. Cette phase d’extrême tension va perdurer jusqu’à ce qu’un compromis soit adopté le 8 février.
C’est le moment où Napoléon prépare son retour. On ne peut exclure qu’il ait vu dans cette crise opposant ses adversaires d’hier une opportunité à saisir.
Quelle est sa situation ?
Elle est régie par le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814 conclu entre l’Empereur Napoléon -qui a déjà abdiqué- et l’Autriche, la Prusse et la Russie. En échange de la renonciation pour lui, ses descendants et sa famille à toutes prétentions sur les trônes de France et d’Italie, son titre d’Empereur et la qualité de souverain lui sont maintenus, et pour asseoir sa souveraineté, l’île d’Elbe où il résidera désormais est érigée en principauté indépendante. Pour lui permettre de tenir son rang, un revenu annuel de 2 millions de francs en rente sur le Grand livre de la dette de France lui est garanti.
Il est donc un souverain reconnu comme tel par ses pairs.
Comme on l’a dit, les instructions de Talleyrand visent à remettre en cause ce statut. Le gouvernement français ne verse pas la rente prévue, ce dont s’inquiètent les alliés, dès l’arrivée de Talleyrand à Vienne en septembre 1814. Castlereagh s’en entretiendra encore avec Louis XVIII lors de son passage à Paris sur la route de son retour à Londres en février 1815.
En même temps, le sort de Napoléon fait l’objet de discussions secrètes avant même l’ouverture du Congrès et de fuites dans la presse. L’idée de l’éloigner de l’Europe est évoquée. Des destinations possibles sont citées, dont déjà Sainte-Hélène. Toutefois, les puissances, y compris l’Angleterre qui n’a pas signé le traité de Fontainebleau, estiment que tant qu’il ne tente pas de se mêler à nouveau des affaires du continent, il n’y a pas lieu de dénoncer le traité.
On voudrait le pousser à la faute, c’est-à-dire qu’il prenne l’initiative de rompre le traité de Fontainebleau en quittant sa résidence de l’île d’Elbe qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
La nouvelle qui parvient à Vienne dans la nuit du 6 au 7 mars du départ de Napoléon de l’île d’Elbe – à ce moment-là personne ne sait quelle est sa destination, et en fait c’est le 7 mars qu’a lieu la rencontre de Laffrey et les premiers ralliements de troupes-, fait l’effet d’un coup de tonnerre et provoque même un début de panique chez certains des souverains présents.
Réunis à la chancellerie autrichienne le 7 mars, les représentants des puissances se promettent de rester unis face au danger. C’est déjà beaucoup, car depuis le matin les reproches fusent pour dénoncer la trop grande générosité du tsar vis-à-vis de Napoléon l’année précédente, l’incapacité de la Royal Navy à verrouiller l’île d’Elbe, et de soupçonner l’Autriche de vouloir remettre dans le jeu le fils de Napoléon, petit-fils de l’empereur d’Autriche. Le soir, l’engagement d’organiser une mobilisation européenne contre le fugitif est réitéré en présence des souverains.
Napoléon a en fait commis une erreur en quittant l’île d’Elbe avant que le Congrès ne se soit séparé.
Compte tenu des délais de communication, la riposte aurait été beaucoup plus compliquée à organiser si chacun des souverains (et des délégations) avait regagné sa capitale.
Le 9 mars, on apprend à Vienne qu’il a débarqué en France et tente une remontée vers Paris (à ce moment il est entre Grenoble et Lyon). Talleyrand prépare un texte de résolution dont il fait approuver les grandes lignes par Wellington et Metternich avant de le soumettre à la commission des Huit qui regroupe les signataires du Traité de Paris.
Les termes en sont discutés et elle est adoptée le 13 mars (Napoléon est à Mâcon). Les signataires affirment leur solidarité et qualifient « Napoléon Bonaparte d’ennemi et perturbateur du repos du monde » et déclarent qu’il s’est placé « hors des relations civiles et sociales, et livré à la vindicte publique ». En revanche, Talleyrand n’a pas obtenu que le maintien des Bourbons sur le trône de France figure comme un des objectifs de la coalition en formation. Une chose est claire, le Congrès n’entend pas tolérer une restauration impériale à Paris.
Les termes employés pour le désigner montrent que désormais Napoléon n’est plus considéré et reconnu comme un souverain par les puissances.
Le 17 mars (Napoléon est à Auxerre, Ney et ses troupes se sont ralliés à lui l’avant-veille) une commission ad-hoc réunit les autorités militaires des Quatre vainqueurs qui proposent de réactiver le Pacte de Chaumont qui avait fondé la Quadruple Alliance de 1814. Le groupe achève ses travaux le 25 mars et ses propositions sont avalisées par le groupe des Cinq (Talleyrand s’est toutefois abstenu d’y participer) : officiellement on déclare la guerre à Napoléon et non à la France.
Parallèlement l’Angleterre, l’Autriche , la Prusse et la Russie signent un traité par lequel elles visent à forcer Napoléon « à se désister de ses projets », puis en cas de refus à le mettre « hors d’état de troubler à l’avenir la tranquillité de l’Europe et la paix générale ». Chaque signataire s’engage à mettre sur le pied de guerre 150 000 hommes et promet de les employer « activement et de concert contre l’ennemi commun ».
Toutes les puissances européennes sont invitées à adhérer au traité militaire. Talleyrand le fait au nom de Louis XVIII (qui à ce moment là est quelque part entre Paris et Lille). Napoléon est en effet à Paris depuis le 20 mars, ce qui ne sera connu à Vienne que le 26. La plupart des pays européens suivent d’autant plus que l’Angleterre finance généreusement la coalition (9 millions de livres, soit près de 200 millions de francs sont ouverts dont les trois quarts seront effectivement dépensés).
Le 29 mars Wellington quitte Vienne pour prendre le commandement de l’armée anglo-néerlandaise réunie entre Anvers et Bruxelles.
Au passage, Napoléon a en quelque sorte sauvé le Congrès. Face au péril commun chacun s’efforce de rechercher les compromis sur les points restant en discussion et de ce fait les négociations avancent beaucoup plus rapidement, ce qui permettra d’aboutir à la signature du 9 juin.
Caulaincourt tente de donner un socle juridique à l’action diplomatique qu’il engage. La déclaration du 13 mars est soumise au Conseil d’État qui met en avant le non respect du traité de Fontainebleau (la rente annuelle prévue n’a pas été versée) pour délier Napoléon de ses engagements, et les fautes des Bourbons pour justifier que l’on ait fait appel à un nouveau souverain dont le seul souci est d’assurer « l’indépendance de la France, la paix avec tous les peuples, l’exécution du traité de Paris du 30 mai 1814 ». « Il n’y a rien de changé dans l’état de l’Europe ».
L’avis du Conseil est envoyé à Vienne le 4 avril, accompagné d’une lettre de Napoléon à chacun des souverains pour annoncer son retour et les assurer de ses intentions pacifiques. Les alliés répondent à Caulaincourt et ignorent la lettre de Napoléon. Ils considèrent que « les événements qui ont conduit Buonaparte à Paris, et qui lui ont rendu pour le moment le pouvoir suprême, ont, sans doute changé de fait (sa) position … mais (qu’ils) n’ont pu créer aucun droit ; ils sont absolument nuls sur
le plan légal. »
Napoléon reste l’ennemi commun et la France est placée en quarantaine. Les ambassadeurs avaient déjà quitté Paris. Des consignes strictes sont données pour bloquer les frontières françaises. Les lettres de bonnes intentions, les documents, les promesses discrètes, les journaux ne peuvent quasiment pas franchir le barrage. Les émissaires français sont arrêtés et renvoyés.
La guerre est inévitable et d’ailleurs Napoléon en est bien conscient puisque l’essentiel de son activité dans les deux mois qui suivent est consacrée à s’y préparer et à reconstituer une armée pour faire face au choc de l’invasion.
Pour réaliser des économies budgétaires, Louis XVIII et son ministre des finances ont taillé dans le budget militaire qui a été réduit de 70 % sur les exercices 1814 et 1815. Plus de 200 000 hommes ont été licenciés ou mis en demi-solde.
A son arrivée aux Tuileries, Napoléon disposait au mieux de 150 à 180 000 hommes sous les armes, alors que la coalition pouvait espérer aligner plus d’un million d’hommes sous quelques mois.
Pour reconstruire une armée il ne pouvait pas compter sur une relance de la conscription pour des raisons juridiques (le vote des Chambres était requis et pas acquis) et politiques (ne pas mécontenter la population notamment rurale).
Dès le 28 mars, 12 000 officiers, 85 000 soldats et 25 000 marins en demi-solde ou en congé sont rappelés. On fait appel au volontariat avec des résultats mitigés malgré la prime de 50 francs accompagnant chaque engagement : 17 000 engagés, 25 000 retraités, 4 000 étrangers prennent ou reprennent du service. Le 28 mai, 80 à 85 000 jeunes ayant eu 20 ans avant le 1er janvier 1815 sont rappelés sous les drapeaux (on considère qu’appelés par anticipation au titre de la conscription en 1813 et 1814, ils sont en congé et que le décret du 28 mars peut leur être appliqué). Il y a de nombreuses défections et … moins de gendarmes disponibles pour faire la chasse aux réfractaires.
Au problème des effectifs s’ajoute celui des équipements : « J’ai 100 000 hommes dont je ne puis tirer aucun parti faute de fonds pour les habiller et les équiper. Les destins de la France sont là ; occupez-vous en jour et nuit » (Napoléon à Mollien, ministre du Trésor 9 mai 1815) ; et celui de la remonte, surtout qu’on ne peut désormais compter que sur les seules ressources françaises : de mars à juin on passe de 28 000 à 40 000 chevaux de cavalerie et de 8 000 à 16 000 chevaux d’artillerie et
de services.
Le moral des soldats est bon. Leur foi est tournée vers le chef dont l’ascendant sur la troupe est réel … moins vers les maréchaux, les généraux et les officiers. La discipline s’en ressent. Tout se passe comme si la hiérarchie militaire au niveau supérieur partageait les doutes et les inquiétudes exprimés par la société à l’occasion des votes plébiscitaire, législatif et communal.
Le désir d’en découdre relève plus d’une sorte de fièvre que d’une préparation méthodique. Cette fièvre patriotique et napoléonienne est vite connue dans les états-majors des coalisés et elle les impressionne ou … décuple la motivation de certains contingents, notamment les Prussiens qui estiment avoir été privés de leur revanche sur 1806 l’année précédente.
A la mi-juin 1815, Napoléon dispose de 210 000 hommes pour manoeuvrer -122 000 pour l’Armée du Nord dont 22 000 cavaliers et 360 canons– et 100 000 hommes dans les places et dépôts, à opposer à 700 000 coalisés prêts à marcher sur la France -dont 105 000 anglo-néerlandais et 120 000 prussiens et saxons déployés en Belgique.
Napoléon arrête la stratégie à mettre en oeuvre dès la fin mars. Elle est définitivement adoptée au début du mois de mai. Il s’agit de porter l’offensive contre les troupes anglo-néerlandaises et prussiennes stationnées en Belgique dont les effectifs sont à sa portée et dont la liaison est mal assurée. Il pourrait s’insérer entre elles pour les battre successivement lors d’un offensive éclair.
L’objectif est d’obtenir une guerre courte grâce à une victoire suffisamment nette avant l’entrée en lice du gros des armées coalisées, et proposer, à partir de cette position de force, l’ouverture d’une négociation sur la base du Traité de Paris, et obliger ainsi les Alliés à parler avec lui et donc le reconnaître.
Accessoirement, un succès militaire à l’extérieur, raffermirait sa position à l’intérieur notamment vis-à-vis de la chambre des représentants.
La concentration des forces en vue de l’offensive doit être achevée vers la mi-juin.
En face, les armées auxquelles il allait être opposé connaissaient également des problèmes d’organisation.
Wellington arrive à Bruxelles le 4 avril pour prendre le commandement de l’armée anglonéerlandaise et est très désappointé par l’état d’impréparation des troupes et des esprits. Sa priorité va donc être de prendre en main et de renforcer son armée.
Début juin, il dispose d’environ 99 500 combattants (86 000 fantassins et 13 500 cavaliers) et de 222 canons principalement tournés vers le sud et la frontière française.
En fait son armée réunit plusieurs nationalités : un tiers de natifs du Royaume-Uni, un tiers d’allemands (la King’s German Legion, des Hanovriens -le roi d’Angleterre possédait à titre personnel le Hanovre-, des mercenaires du Brunswick et du Nassau), un tiers de Hollandais, Belges et Luxembourgeois, sujets du tout nouveau royaume des Pays-Bas. Et son organisation reflète cette composition, les unités étant réparties en fonction de leur provenance et des spécificités politiques.
Même s’il décida finalement de créer trois corps « à la française » en mélangeant les différents contingents, sa direction continua à relever autant de la diplomatie que de l’art militaire.
Il est inquiet des capacités combattantes de son infanterie : les britanniques sont des volontaires les officiers qui achètent leur grade ; les soldats de la King’s German Legion ont de l’expérience … mais sont mécontents de ne pas avoir été démobilisés comme promis après la victoire de 1814 ; au sein des mercenaires allemands, le contingent brunswickois constitue un corps d’élite bien entraîné et équipé ; un cinquième des soldats du nouveau royaume des Pays-Bas a servi dans les armées
napoléoniennes, d’où une certaine méfiance de leurs nouveaux alliés.
Tous ces officiers parlant anglais, néerlandais, français ou allemand ont parfois des difficultés à se comprendre, d’où la nécessité de créer un service d’interprétariat et de nommer des officiers bilingues dans chaque état-major, ce qui a tout de même pour effet positif de faciliter l’amalgame et de renforcer l’autorité du commandant en chef.
Dans ce contexte, les deux mois précédant la campagne sont consacrés à peaufiner l’entraînement des hommes et la coordination entre les unités.
Wellington doit faire face aussi aux rivalités internes et la grande diversité des généraux non britanniques.
Il a derrière lui six années de campagnes victorieuses contre les armées napoléoniennes au Portugal, en Espagne puis dans le sud-ouest de la France. Dans les premiers jours de juin 1815, il se considère prêt à entrer en France avec son armée des Pays-Bas, aile droite de la grande coalition.
L’armée du Bas-Rhin dont Blücher prend le commandement le 14 avril 1815 comprend 116 000 hommes -dont 10 000 cavaliers-, appuyés par 312 canons.
La valeur des unités qui la composent est inégale. Seulement 7 régiments sur 31 ont participé aux campagnes de 1813 et 1814. L’équipement des recrues est incomplet et la motivation faible, tout cela aggravé par des problèmes d’approvisionnement.
A l’exception des vieilles troupes, l’infanterie manoeuvre mal, la cavalerie est médiocre et l’artillerie peu mobile.
Dans ce contexte, deux mois de préparation ne sont pas de trop. Une discipline de fer est appliquée aux soldats, notamment aux forts contingents venant des anciens départements français, de l’ex royaume de Westphalie (18 000 hommes) et de la Saxe (14 000 hommes).
A leur arrivée à Liège, le 4 mai, les Saxons, après avoir refusé de prêter serment au roi de Prusse se répandent dans la ville aux cris de « Vive la Saxe ! Vive Napoléon ! » : quatre meneurs sont fusillés, environ 2000 soldats sont désarmés et une partie du contingent est renvoyé vers l’arrière pour ramener le calme.
Au début de juin 1815, Blücher a néanmoins réussi à donner une cohérence acceptable à son armée. Son principal atout réside dans la qualité, la cohérence et le professionnalisme de l’encadrement, animé d’un esprit de revanche contre les français. Lui aussi est prêt à prendre l’offensive vers le nord de la France, direction Laon, Compiègne, Soissons et Paris.
Je diviserai la période 9 juin-7 août en trois séquences : 9-21 juin, 22 juin-15 juillet, 16 juillet-7 août. La tendance générale sur la période est celle d’un resserrement de l’espace de mouvement et des marges d’initiative de Napoléon, chacune des séquences marquant une nouvelle étape de ce processus.
Première séquence : 9-21 juin
Cette première séquence est dominée par la campagne de Belgique et ses suites. Napoléon commença par une opération d’intoxication, début mai, en adoptant des mesures laissant entendre qu’il voulait seulement s’opposer à l’invasion (stratégie défensive). Dans le même temps, ses corps d’armée se positionnaient en masquant leur manoeuvre au regard de l’ennemi. La concentration de l’armée du Nord s’achève d’abord en face de Mons pour y « fixer » Wellington, puis, il fait glisser discrètement ses corps face à Charleroi, au point de liaison entre la droite de l’armée prussienne et
la gauche de l’armée anglo-néerlandaise La stratégie arrêtée est celle qui lui a réussi lors de la campagne d’Italie de 1796 : s’insérer entre les armées ennemies, les séparer et les battre successivement en veillant à être le plus fort à l’endroit où l’on veut frapper.
La manoeuvre projetée repose sur le postulat que chaque armée vaincue se retirera sur ses lignes « naturelles » de communication : les anglais vers Bruxelles et la mer, les prussiens vers le nord-est, via Liège et Maastricht .
Napoléon ignore que Wellington et Blücher sont convenus de ne pas se séparer et de toujours tenter de venir au secours de l’autre.
L’opération d’intoxication réussit, car les Alliés ne commencèrent vraiment à redouter une offensive française dans le secteur qu’autour du 13 juin.
L’entrée en campagne le 15 juin se passe bien (« le dernier coup de génie de Napoléon » selon Jacques Garnier). Les ponts sur la Sambre sont pris et l’armée s’écoule lentement sur l’autre rive.
Napoléon entre à Charleroi en milieu de journée, et les premiers combats éclatent contre les prussiens éclatent près de Gosselies, au nord de Charleroi
En attendant que l’ensemble de ses troupes ait franchi la Meuse, Napoléon envoie une division en direction de Fleurus pour tenir en respect les prussiens et détache une partie de ses troupes (45000 hommes) sous le commandement de Ney pour bloquer les anglo-néerlandais sur leurs positions, à l’ouest du théâtre des opérations. devait marcher vers le carrefour stratégique des Quatre-Bras. Le 10
tenir achèverait la séparation de Wellington et Blücher. Ney y arrive en début de soirée avec une partie de ses troupes et préfère reporter l’assaut au lendemain.
De l’autre côté, Grouchy reçoit le commandement de l’aile droite, avec pour instruction d’affronter et de repousser les prussiens vers Sombreffe. Des retards dans la mise en place des forces pour organiser l’attaque donnent l’opportunité aux prussiens d’organiser leur repli.
Le 15 juin au soir, l’armée française occupe un quadrilatère de 16 kilomètres de côté entre les forces de Blücher et de Wellington qu’elle n’a toutefois pas réussi à séparer.
Les généraux ennemis étaient obligés d’accepter le combat dès le lendemain, avec l’espoir de prendre les français dans un étau. Napoléon ferait face aux prussiens dans une véritable bataille entre Fleurus et Sombreffe, avec pour objectif de les repousser vers l’est, tandis que Ney dont l’avant-garde campait à Frasnes s’en prendrait vivement à l’armée des Pays-Bas. Le plan stratégique reste inchangé.
La journée du 16 juin est considérée comme décisive par tous les protagonistes. Blücher et Wellington se rencontrent vers 13 heures. Ils ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un plan d’action combiné. Wellington reste obsédé par le risque de voir les français marcher sur Mons et il préfère adopter une position d’attente.
En début d’après-midi, Napoléon demande à Ney de lui envoyer le 1er corps de Reille pour qu’il puisse envelopper la droite des prussiens et tomber sur ses arrières, ce qui permettrait de séparer les deux armées ennemies.
A 15 heures la bataille commence. Blücher qui pense que Wellington lui apportera un soutien et débouchera sur la gauche française fait porter son effort sur ce point. Napoléon qui attend le renfort du 1er corps renforce également son dispositif à cet endroit.
Une première offensive française est arrêtée par les prussiens qui lancent une contre-offensive contrée par les français qui repartent à l’assaut. Il ne manque plus que le 1er corps pour porter l’estocade en prenant les prussiens de flanc et les forcer à la retraite.
Mais le 1er corps n’arrivera pas. Pensant avoir besoin de lui dans les combats qui au même moment l’opposent aux anglais aux Quatre-Bras, Ney l’a rappelé, empêchant du même coup la victoire de Ligny d’être décisive.
A 21 heures, Gneisenau ordonne la retraite. 7000 à 10 000 soldats français sont hors de combat contre 13 000 à 20 000 prussiens.
Napoléon s’installe au château de Fleurus. Après un temps de repos, les premiers ordres de départ de la cavalerie sont donnés vers 23 heures. Ce n’est que le lendemain qu’un corps suffisamment puissant sera détaché. A ce moment-là les prussiens auront une dizaine d’heures d’avance et personne ne sait quelle direction ils ont prise.
Pendant que se déroulaient les combats de Ligny, Ney était face aux anglo-néerlandais devant les Quatre-Bras, où Wellington commençait à renforcer son dispositif. Alors que s’il avait attaqué le matin, il aurait probablement pu prendre la position, il tergiverse et n’engage vraiment la bataille que vers 16 heures. Compte tenu des renforts envoyés par Wellington et du départ du 1er corps vers
Ligny, il se retrouve à combattre à un contre deux. D’où le rappel du 1er corps qui ne peut revenir à temps ce qui fait que les 20 000 hommes qui le composent ne servirent ni à Ligny, ni aux Quatre-Bras.
Il adopte une position défensive et à la nuit, ses troupes bivouaquent à peu près sur leurs positions de départ.
Le bilan de la journée est mitigé. Napoléon n’a que partiellement réussi à séparer ses
adversaires et il ne sait pas où sont passés les prussiens.
La journée du 17 juin commence sur cette interrogation. Des éléments du 1er corps de cavalerie (Pajol) sont envoyés en direction de Namur (la ligne de communication « naturelle »), sans résultats probants. Napoléon n’en conclut pas moins que « tout porte à croire » que les prussiens ont bien pris la direction de l’est. Il décide donc de détacher près du quart de ses effectifs (33 000 hommes) sous le commandement de Grouchy en direction de Gembloux, entre Wavre et Namur, pour parer à toute éventualité. La mission confiée à cette armée est ambiguë : s’agit-il de surveiller ou d’attaquer les prussiens ? 33 000 hommes c’est trop pour surveiller, trop peu pour attaquer.
Personne du côté français ne se doutait que loin de retraiter sur Namur et Liège, Blücher marchait vers Wavre où étaient déjà rassemblés quatre autres corps prussiens, d’où il comptait passer la Dyle et se rabattre sur la droite de l’armée que Napoléon allait jeter sur les défenses de Wellington
Plus grave encore, l’armée de Grouchy serait désormais séparée de Napoléon par la Dyle, un obstacle naturel difficile à franchir rapidement pour une troupe aussi nombreuse alourdie d’une centaine de canons.
Sur le théâtre principal du jour, les anglo-néerlandais, loin de résister aux Quatre-Bras, entament leur repli en direction du nord. Vers 13 heures, Napoléon se rend sur place et manifeste son agacement que Ney ne les suive pas de près. Il prend les choses en main et occupe Genappe et son pont sur la Dyle. L’armée française prend ses positions pour le lendemain.
De son côté Wellington peaufine son dispositif, essentiellement défensif. Il s’agit pour lui de s’accrocher au terrain autour de trois point fortifiés en avant de ses lignes : Hougoumont, à droite de son dispositif, la Haie-Sainte, au centre, Papelotte, à gauche … en attendant l’arrivée des prussiens.
La ligne anglo-néerlandaise se déploie sur environ 4 kilomètres, principalement sur et derrière une crête qui barre la route de Bruxelles.
Après une inspection des lignes et l’examen de quelques rapports, Napoléon prend ses quartiers à la ferme dite du Caillou. Le temps est exécrable et c’est sous une pluie battante que des deux côtés les troupes bivouaquent.
Ce 17 juin, Napoléon a commis une erreur en perdant une demi-journée avant de poursuivre les prussiens. Il y ajoute une trop grande confiance et une sous-estimation de son adversaire du lendemain, Wellington.
La journée du 18 juin peut s’analyser comme une bataille contre le temps. Wellington sait que l’armée prussienne s’est mise en route au petit matin et qu’elle devrait arriver sur le terrain d’opération dans le courant de l’après-midi. Il faut qu’il tienne jusque là.
Napoléon qui croit les prussiens en retraite vers Liège n’a pas cette donnée en tête. Le début de la bataille était prévue à 9 heures. Compte tenu de l’état du terrain, détrempé par les pluies de la nuit, il accepte la proposition de reporter le début des opérations de deux heures …. donnant ainsi un répit à Wellington et un délai supplémentaire à Blücher pour arriver.
En revanche, il ne décide rien concernant Grouchy, en dépit de la demande instante de Soult de le rappeler.
Le plan de Napoléon est de tourner Wellington sur son point faible, l’aile gauche entre la Haie-Sainte et Papelotte, après avoir fixé son point fort, l’aile droite appuyée sur Hougoumont. L’objectif est de le pousser à quitter le champ de bataille vers le nord-ouest. Il dispose d’un avantage numérique en cavalerie et en artillerie.
Acte 1 :
L’attaque est donc lancée sur Hougoumont à 11 heures 30. Les anglais conservent la position au prix de lourdes pertes et empêchent les français d’entamer leur droite. Mieux, au lieu d’être fixés, ce sont eux qui fixent le 2e corps de Reille (15 000 hommes) quasiment « hors de manoeuvre » pendant le plus clair du temps.
Parallèlement, l’assaut est lancé sur les deux autres point fortifiés. Wellington, qui a compris l’objectif de la manoeuvre, envoie sans cesse des renforts pour soutenir l’effort des défenseurs. A 15 heures, Napoléon n’a obtenu aucun avantage décisif.
C’est à ce moment qu’une estafette prussienne est interceptée. Le message qu’elle porte confirme que le corps prussien de Bülow (30 000 hommes) arrive et que le gros de l’armée prussienne suit.
Pour intercepter Bülow, un détachement de 8000 hommes est envoyé pour l’arrêter aux alentours de la Chapelle-Saint-Lambert.
Waterloo 1815 / Thierry Lentz / Perrin 2015
Acte 2 :
En attendant, compte tenu de la résistance d’Hougoumont, à gauche, et du danger prussien qui se précise à droite (Papelotte), le seul secteur où les français conservent une marge d’initiative, c’est le centre, entre la Haie-Sainte et Hougoumont.
Une nouvelle attaque de l’infanterie du 1er corps (Drouet d’Erlon) contre la Haie-Sainte échoue. La cavalerie (10 000 cavaliers, soit les deux-tiers des effectifs) entre en jeu face à l’infanterie anglaise formée en carrés et l’artillerie qui tire à mitraille. L’objectif est d’enfoncer le centre anglais. Quatre fois, les cavaliers repartent à l’assaut sans parvenir à enfoncer les carrés anglais. Cela dure jusque
vers 18 heures. Un tiers des forces de cavalerie engagées est mis hors de combat.
Vers 18 heures 30, Ney finit par s’emparer de la Haie-Sainte, tandis que la Papelotte est encerclée.
Le hameau de la Marache tombe, ce qui paraît verrouiller la jonction possible entre le corps de Bülow et les anglo-néerlandais. A ce moment-là, les français paraissent être en mesure de l’emporter.
Acte 3 :
Bülow fixe les réserves de Napoléon en l’empêchant de les utiliser contre les anglo-néerlandais, tandis que ces collègues le prennent à revers, d’autant mieux que le dispositif français est à ce moment très avancé contre le centre de Wellington.
Au centre, il profite du répit pour tenter d’en finir avec les anglo-néerlandais. Neuf bataillons de la Vieille garde sont envoyés attaquer les positions sur lesquelles se sont brisées les charges de cavalerie. Sans préparation d’artillerie et sans soutien de la cavalerie (mais il n’y en a plus), les fantassins sont cueillis par les tirailleurs anglais. La Garde recule, les corps voisins -Reille et Drouet d’Erlon- sont obligés de rétrograder, et Wellington en profite pour faire avancer ses troupes. Une
irréversible rupture du rapport des forces vient de se produire.
Waterloo 1815 / Thierry Lentz / Perrin 2015
Mouton envoyé pour intercepter Bülow recule et s’établit à Plancenoit, mais submergé par le nombre il doit abandonner la place. Conscient du danger Napoléon envoie 4000 soldats de la Jeune garde puis deux bataillons de la Vieille garde. Le village est repris par les français et le front est stabilisé dans ce secteur jusque vers 19 heures.
A 20 heures, les anglo-néerlandais reprennent la Haie-Sainte. Au même moment, les prussiens entrent en ligne autour de Plancenoit (35 000 prussiens face à 15 000 français), tandis que du côté de Papelotte, ils font leur jonction avec les défenseurs de la ferme fortifiée obligeant les français à se replier.
La droite des français est submergée et bientôt tournée et l’on constate un début de panique.
Finalement toute la ligne lâche.
40 000 français courent vers Génappe et son pont sur la Dyle pour échapper à la cavalerie prussienne.
Contrepoint
Il est intéressant de voir comment des français directement intéressés par ces événements vivent ces moments, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Bruxelles. A Gand, Louis XVIII et ceux qui l’ont accompagné dans son exil, savent que leur sort est en train de se jouer.
Leur seul vrai soutien dans le camp allié est Wellington qui les tient au courant. Longtemps il croit que l’offensive de Napoléon passera par Mons, et le 15 juin il leur recommande de se préparer à évacuer Gand.
Dans les jours qui suivent, la route d’Anvers offre un spectacle de désolation, avec des convois de civils et de militaires blessés fuyant les zones de combat. Le 18 on se tient prêt à partir, les voitures sont attelées. Mais Louis XVIII ne veut pas bouger sauf à y être « forcé par les circonstances les plus impérieuses ». Il sent bien qu’en s’éloignant, il risque d’obérer ses chances de retour. A mesure que la journée avance, les nouvelles sont de plus en plus alarmantes et la panique gagne de plus en
plus de français de Gand … mais qui voudra partir si le roi ne donne pas le signal ?
A 21 heures, un courrier annonce que la bataille est perdue pour les alliés. A 22 heures un conducteur de diligence crie que les français sont à Bruxelles. Louis XVIII annonce son départ pour minuit. Finalement en l’absence de nouvelles de Wellington, il repousse l’échéance.
Le doute est levé le lendemain matin, avec un courrier de Pozzo di Borgo lui annonçant la victoire complète des alliés sur « Buonaparte ». Mme de Chateaubriand résume bien la situation d’une formule assassine : « L’abattement avait été complet : la jactance revint avec le succès des Alliés.
Les préparatifs de départ commencés pour Amsterdam furent achevés pour Paris. » La journée se poursuit dans la liesse et le soir Louis XVIII porte un toast « au repos du monde » et à ses alliés :
« Nous pouvons saluer leur victoire sans cesser d’être français. »
En même temps, il est conscient des difficultés qui sont devant lui. Rentrer dans les « fourgons de l’étranger », à la suite des armées qui sont en train d’envahir le pays et qui vont l’occuper, réquisitionner logis, chevaux, vivres, fourrages, commettre des exactions, ne sera pas facile. Sans compter que ce retour sera dû à la défaite des armées françaises.
Environ 22 000 français ont été blessés lors de la bataille. Près de 10 % d’entre eux succomberont dans les jours suivants. Il envoie des officiers de son entourage pour porter argent et réconfort aux blessés, certains refuseront, ne voulant rien recevoir de « traîtres ».
La Restauration aura beaucoup de difficulté à composer avec le souvenir de Waterloo. On exaltera l’héroïsme des soldats au service d’une mauvaise cause, et par là même on contribuera à la construction du mythe de la « glorieuse défaite ».
Le 20 juin, sur le point d’entrer en France, Wellington fait passer le message « que le temps est arrivé quand Sa Majesté devrait se mettre en mouvement ».
Retour sur Napoléon
Il franchit la frontière le 19 juin au matin. Il prévient son frère Joseph de la situation, lui demande d’en informer le gouvernement, mais de tenir la nouvelle secrète. Il a décidé de gagner Paris au plus vite pour ne pas renouveler son erreur de 1814 où son absence de la capitale avait laissé le champ libre à ses adversaires.
Il pense à cet instant qu’il a perdu une bataille, mais que la guerre peut se poursuivre, comptant sur un réflexe du type « la patrie en danger » qui permettrait de regrouper autour de lui les forces politiques. Il envisage pour ce faire de s’adresser directement aux parlementaires.
C’est dans cette perspective qu’il donne sa première version de la « bataille du Mont-Saint-Jean » publiée dans un supplément du Moniteur le 21 juin. Il fait ainsi savoir qu’il est vivant et de retour à Paris. Il minimise les conséquences militaires de la défaite. Cette relation fait date parce qu’elle inaugure le débat sur Waterloo et les polémiques qui vont naître et grossir au sujet des responsabilités. Il y reviendra ultérieurement deux fois pendant l’exil à Sainte-Hélène : les Mémoires pour servir à l’histoire de France en 1815, publié anonymement en 1820, et à plusieurs reprises dans le Mémorial de Sainte-Hélène publié en 1822.
A son arrivée à Paris le 21 juin, il est bien obligé de se rendre compte qu’une partie du
gouvernement et les chambres ne le suivent plus.
Deuxième séquence : 22 juin-15 juillet
A partir de ce moment, Napoléon est de moins en moins acteur de son propre destin et ses marges de manoeuvre se rétrécissent de plus en plus au fur et à mesure de la dégradation de la situation politique et militaire.
L’abdication qui est signée à la mi-journée le 22 juin sanctionne l’échec politique des Cent-Jours.
Même si formellement l’abdication est en faveur de son fils, personne ne semble prendre cette hypothèse au sérieux, et il faut que Napoléon menace de revenir dessus pour que la Chambre proclame Napoléon II, sans aller toutefois jusqu’à mettre en place un conseil de régence.
C’est une commission exécutive provisoire qu’elle désigne, soulignant par là le caractère précaire de la situation institutionnelle.
Le projet de Napoléon est très clairement de gagner les États-Unis en vue de s’y installer et de préparer le transfert de l’ensemble de la famille impériale outre atlantique. Dans cette perspective la machine administrative de la Maison de l’Empereur se met en branle pour réunir le mobilier, la vaisselle, les tableaux, les livres … qui seront nécessaires à cette installation.
On peut s’étonner que Napoléon, qui à ce moment n’est plus le souverain, puisse ainsi puiser dans les ressources des palais impériaux. Mais c’est pour le père du nouvel empereur, et sous le contrôle de la commission exécutive provisoire, que cela se fait.
Si le projet américain est réel, on voit aussi, par les conditions même dans lesquelles il est préparé, qu’il ne se fera pas à n’importe quel prix. Il ne faut pas donner l’impression qu’il s’agit d’une fuite. C’est ce que j’appellerai le « syndrome de Varennes ».
Napoléon était jeune officier au moment de la fuite et de l’arrestation de Louis XVI à Varennes et il sait à quel point cet événement, et sa diffusion à travers les dessins et estampes, a participé à la délégitimation du souverain auprès de la population, notamment dans les campagnes.
Or, au risque de l’anachronisme, on peut dire que Napoléon est un grand communiquant. Sa carrière politique est finie, il le sait. Son absence de résistance les 21 et 22 juin en atteste. Il lui reste l’histoire à écrire, à condition que son image personnelle ne soit pas irrémédiablement abîmée. Il faut donc que les conditions de son départ la préservent au maximum.
Mais ce faisant, il va très rapidement là aussi se mettre dans une impasse.
Dès le 23 juin, il demande au gouvernement de mettre à sa disposition deux frégates de l’escadre de Rochefort pour le conduire avec sa suite et ses bagages en Amérique. Il semble alors avoir oublié que depuis l’affaire des brûlots, les anglais contrôlent les pertuis et donc les mouvements des navires de l’escadre de Rochefort.
Le gouvernement provisoire accepte, sous réserve de l’octroi de sauf-conduits. Sa priorité de l’heure est de l’éloigner de Paris, où sa présence est source d’agitation, sans compter la situation militaire de plus en plus dramatique.
Le 25 juin, le ministre des affaires étrangères, Bignon, fait demander des sauf-conduits au gouvernement britannique. Effet collatéral de cette démarche, on indique aux anglais où ils doivent faire porter leurs efforts de surveillance, s’ils veulent intercepter Napoléon.
Le 26 juin, Decrès, ministre de la marine, prend des dispositions pour faire préparer la Saale et la Méduse. Les instructions de Philibert, nommé à la tête de la division ainsi constituée, conditionnent le départ à l’octroi des sauf-conduits.
Le 27 juin, la réponse du gouvernement britannique arrive : il n’y aura pas de sauf-conduits.
Le gouvernement provisoire est informé. Napoléon probablement aussi, puisque le lendemain le général Becker, nommé pour assurer la liaison (surveillance) entre lui et la commission exécutive provisoire, fait savoir au ministre de la guerre que l’Empereur « renonce à entreprendre ce voyage,
attendu que les communications n’étant plus libres, [il] n’y trouverait pas les garanties suffisantes pour sa personne. D’ailleurs, en arrivant à sa première destination [Malmaison], l’Empereur se considère comme prisonnier, puisque son départ est subordonné à l’arrivée des passeports qui lui seront refusés pour se rendre en Amérique. En conséquence de cette interprétation, l’Empereur est
déterminé à recevoir son arrêté à la Malmaison et, en attendant qu’il soit statué sur son sort par le général Wellington, auquel le gouvernement peut annoncer cette résignation, l’Empereur restera comme particulier à la Malmaison, persuadé qu’on entreprendra rien contre lui qui ne soit digne de la nation et de son gouvernement. »
Cela montre, qu’à ce moment du moins, Napoléon est conscient de la fragilité de l’option qu’il a choisie, dont la réalisation dépend totalement du bon vouloir de son « ennemi de vingt ans ». Cela montre également qu’il n’exclut pas l’hypothèse de la reddition.
Mais, très vite, il se reprend et tout le monde, lui le premier, fait comme si le refus des saufconduits n’était pas définitif. Les préparatifs se poursuivent. Les bagages sont rassemblés en convoi.
Cet aveuglement pose évidemment question.
Les termes du traité du 25 mars (mettre Napoléon Bonaparte « hors d’état de troubler à l’avenir la tranquillité de l’Europe et la paix générale »), la quarantaine diplomatique à laquelle il a été soumis pendant les Cent-jours auraient logiquement dû dissiper ses illusions quant au fait qu’on le laisserait partir librement aux États-Unis.
Et quand on examine la chronologie, on est frappé par le temps perdu, alors que tout autour le temps presse et les événements se précipitent.
Le 2 juillet, à Niort, lors d’un conseil convoqué par le général Becker, représentant le
gouvernement provisoire auprès de Napoléon, on semble découvrir que la rade de l’île d’Aix est bloquée par les anglais. Napoléon envoie Gourgaud à Rochefort pour savoir s’il n’y aurait pas moyen d’embarquer à bord d’un navire marchand américain que l’on rejoindrait au large des côtes avec une péniche.
Le 3 juillet, à Rochefort, le vice-amiral Martin émet l’avis que l’Empereur devrait embarquer à Royan sur la corvette la Bayadère du capitaine Baudin, le seul homme capable, à ses yeux de le conduire sain et sauf en Amérique. Mais c’est seulement le 11 juillet que Lallemant est envoyé sur une péniche à bord de La Bayadère, sur l’estuaire de la Gironde, pour reconnaître la possibilité de la rejoindre par terre ou par mer et de savoir si Baudin est en état de conduire une telle entreprise.
Entre-temps, le gouvernement provisoire a été dissous. Le roi est rentré à Paris et le Moniteur du 8 juillet a publié les ordonnances royales qui rétablissent la situation telle qu’elle était au 20 mars, en invitant tous les fonctionnaires publics et les officiers de la Garde nationale à reprendre les fonctions qu’ils occupaient à cette date et en déclarant toutes les nominations intervenues depuis nulles et non avenues.
Quand on voit, comment son frère Joseph, au même moment et au même endroit, organise son propre transfert aux États-Unis, on ne peut que s’interroger sur tout ce temps qui aurait pu être mis à profit pour trouver des solutions alternatives, même si l’enjeu qui s’attache à la capture de l’ex-roi d’Espagne n’est pas aussi capital.
En fait, on est bien obligé de pointer un manque de volonté.
Le « syndrome de Varennes » l’a largement emporté. Et s’il y a eu des initiatives pour organiser un départ « clandestin », Napoléon a plutôt été en position de « laisser faire » qu’initiateur de ces projets auxquels d’ailleurs il n’a pas donné suite.
Dernier élément à porter au dossier, lors de leur dernière entrevue, le 13 juillet, à l’île d’Aix, Joseph propose à son frère d’échanger leurs places. Ce que Napoléon refuse.
On peut donc avancer que consciemment ou non l’option de la reddition s’est peu à peu imposée à son esprit comme la seule possible, ou tout-au-moins la seule compatible avec son souci de ne pas « gâter » son image.
Comment interpréter sinon, l’initiative d’envoyer Las Cases et Savary à bord du Bellerophon pour s’enquérir de l’arrivée des sauf-conduits -toujours les fameux sauf-conduits- le 10 juillet. Ce qui a comme conséquence immédiate que le soir même le Bellerophon vient s’embosser près d’Enet et tient sous ses feux La Saale et la Méduse. Accessoirement elle confirme que Napoléon est bien là, ce dont le capitaine Maitland informe son supérieur, l’amiral Hotham, qui accourt à bord du Superb.
Il faut dire que l’avant-veille Maitland à reçu ses instructions : « il vous est enjoint … d’exercer la vigilance la plus active afin de l’intercepter ; vous devrez faire les recherches les plus minutieuses à bord de tout navire que vous rencontrerez. Si vous êtes assez heureux pour l’arrêter, vous devez le transférer avec sa famille sur le navire que vous commandez, l’y tenir sous bonne et sûre garde, et revenir avec toute la diligence possible au port anglais le plus proche (à Torbay plutôt qu’à Plymouth).
A votre arrivée, vous interdirez toute communication avec la terre. »
Quelques semaines plus tard, quand la décision du gouvernement britannique de transporter Napoléon à Sainte-Hélène sera notifiée, Las Cases reprochera à Maitland de l’avoir trompé en lui faisant croire que Napoléon pourrait recevoir l’asile en Angleterre. Maitland se défendra vivement de ces accusations de déloyauté.
Le dénouement approche, d’autant que Napoléon apprend le même jour (10 juillet) par les journaux de Paris la nouvelle du retour de Louis XVIII. Avec un nouveau risque pour lui, celui d’être arrêté et livré au nouveau gouvernement, soit sur instructions expresses de celui-ci, soit à l’initiative d’autorités locales soucieuses de montrer leur zèle.
C’est ici que l’île d’Aix, jusqu’ici en fond de décor, entre en scène.
Le 9 juillet il s’est fait conduire sur l’île pour une visite. Il conclut de l’accueil qu’il a reçu qu’il « n’a rien à redouter de ce côté là ». D’où sa décision d’y débarquer le 13 juillet, en contradiction avec les instructions données par Decrès et le gouvernement provisoire, le 6 juillet.
D’ailleurs, pour justifier son départ auprès de Philibert, il annonce qu’il va se rendre auprès de la croisière anglaise. A l’occasion de son départ, il lui fait remettre une tabatière en cadeau, comme le font habituellement les souverains reçus par l’un de leurs sujets.
L’île d’Aix est à ce moment là pour lui un asile, une place de sûreté, mais pour combien de temps ?
Et pour faire quoi ?
Le temps est compté. Et ce n’est plus en jours, mais en heures que l’on doit compter. Et pour faire quoi ?
Je serai tenté de dire, qu’il s’agit de se donner le temps nécessaire pour mettre en scène la reddition, pour ne pas « gâter » son image, en jouant la carte de la postérité, la seule qui lui reste à cet instant.
C’est-à-dire, faire comme si le choix de la reddition était un acte volontaire, ce qui laisse supposer que d’autres étaient possibles, et non une nécessité dictée par la situation telle qu’elle est à ce moment, et en ce lieu.
La lettre au Prince-Régent est en quelque sorte là pour en attester. Et servir ultérieurement pour porter témoignage de la duplicité de ses adversaires.
Le renvoi de Becker, au moment de quitter l’île d’Aix, « afin qu’on ne puisse pas dire que la France l’a livré aux anglais » participe du même esprit.
Il part en souverain, même si, et surtout parce que, cette qualité lui est désormais déniée.
Quoi qu’il arrive après, l’image qu’il donne en ce moment délicat où il doit tirer les conséquences de son échec, préserve sa dignité et quelque part elle n’obère pas l’avenir.
Contrepoint
La focalisation sur ce qui se joue autour de la rade de l’île d’Aix, en cette première quinzaine de juillet ne doit pas faire oublier, ce qui se passe ailleurs en France, et singulièrement autour de Paris.
Les chefs de l’armée du Nord, Soult puis Grouchy, parviennent à ramener ce qui reste des troupes en bon ordre sur Paris. Le 29 juin, toute l’armée est réunie sous Paris et Grouchy remet son commandement à Davout, chargé de la défense de la capitale.
La commission exécutive provisoire, présidée par Fouché, tente désespérément d’obtenir une suspension d’armes. Trois demandes d’armistice sont formulées, une quatrième est faite le 29 juin. Toutes rejetées par Blücher.
Entre le 30 juin et le 2 juillet les assauts lancés par les troupes prussiennes se heurtent à une forte résistance des français qui les repoussent. Wellington conseille à Blücher d’accorder une suspension d’armes le 3 juillet qui permet de négocier les termes d’un armistice.
L’armée française a 48 heures pour évacuer Paris et se retirer au sud de la Loire. Le 6 juillet l’armée achève son mouvement. Le 7 juillet les troupes prussiennes commencent leur occupation. Une contribution de guerre de 100 millions de francs (ultérieurement ramenée à 10 millions) est réclamée aux autorités parisiennes.
Tout-au-long de ces journées, Fouché a cherché à établir le contact avec Wellington, qui joue la carte de la restauration de Louis XVIII, et avec ce dernier qui se rapproche de Paris au fur et à mesure de l’avancée des armées alliées.
Les 5 et 6 juillet, une délégation du gouvernement provisoire rencontre notamment Wellington et Talleyrand. Fouché plaide l’amnistie pour ceux qui ont rallié Napoléon et le maintien des trois couleurs, comme conditions du retour du roi et, -mais cela reste un non-dit-, sa propre entrée au nouveau gouvernement, comme un gage du maintien de la tranquillité publique dans la capitale. Il finira par céder sur tous les points … sauf le dernier.
Quant à Louis XVIII opposé à l’entrée d’un ancien régicide dans son conseil, il finit par donner son aval à Talleyrand qui revient avec Fouché à Saint-Denis, tard dans la soirée du 6 juillet. D’où le fameux passage des Mémoires d’outre-tombe où Chateaubriand décrit leur arrivée : « le vice appuyé au bras du crime ».
Et c’est ainsi que pendant quelques heures, Fouché sera simultanément membre de deux gouvernements concurrents (en fait il ne prêtera serment que le 7 juillet au soir).
La commission exécutive provisoire sera dissoute de fait le lendemain, suite à l’intrusion dans la salle des Tuileries où elle est réunie d’un officier prussien qui intime aux présents de se disperser, en application de l’ordre qu’il a reçu de faire évacuer le château.
Pour ce qui concerne la chambre des représentants, réunie au Palais Bourbon, et qui joue à l’assemblée constituante depuis le 28 juin, informée par Fouché de ce qui vient de se passer, elle rejoue cette fois la séance de la Salle des menus plaisirs (« Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes »). Le lendemain matin, le nouveau préfet de police fait fermer les grilles du Palais Bourbon et renvoie les députés dans leurs foyers. On pense à la réflexion de Hegel reprise par Karl Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte : «
tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
Le roi peut rentrer dans Paris.
Troisième séquence : 16 juillet -7 août
Ce qui se passe après la reddition et l’embarquement sur le Bellerophon est généralement peu connu.
L’objectif était de mettre Napoléon « hors d’état de troubler à l’avenir la tranquillité de l’Europe et la paix générale » (Traité du 25 mars 1815). Mais par quels moyens ? La question n’est pas réglée.
Certes, avant même le retour de l’île d’Elbe, dans le cadre de discussions informelles, la question de la nécessité de l’éloigner d’avantage du continent avait été abordée et des lieux d’exil possibles évoqués. Mais on en était resté là, les anglais considérant que tant que Napoléon ne bougeait pas, il n’y avait pas lieu de prendre les devants. Ils étaient néanmoins persuadés que ce moment viendrait tôt ou tard.
Ce moment est arrivé. Le 15 juillet, le Premier ministre, Lord Liverpool, écrit à son ministre des affaires étrangères, Lord Castlereagh : « Si vous arrivez à vous assurer de sa personne et que le roi de France ne se sent pas suffisamment sûr pour le traduire en justice en tant que rebelle, nous sommes prêts à assumer sa garde pour le compte des puissances alliées ; et en fait nous pensons qu’il serait préférable qu’il nous soit assigné plutôt qu’à un autre membre de l’Alliance. »
Le même jour, -et au moment où il écrit, il ne sait pas encore que Napoléon s’est rendu-, dans une autre lettre, il précise : « Nous devrions être libres de fixer son lieu d’internement, soit en Grande Bretagne, soit à Gibraltar, Malte, Sainte-Hélène, soit au cap de Bonne-Espérance ou n’importe quelle colonie que nous estimerions très sûre. Nous sommes vivement enclins à penser que le meilleur lieu de détention serait un endroit à une grande distance de l’Europe et que le Cap ou Sainte-Hélène seraient les meilleures places dans ce but . »
Il y revient le 21 juillet, entre-temps la nouvelle de la reddition lui est parvenue : « Pour conclure, nous pensons que la meilleure fin du travail serait que le Roi de France pende ou fasse fusiller Bonaparte ; mais s’il ne le peut pas et que les Alliés sont d’accord pour nous en confier la garde, il n’est pas déraisonnable que nous soyons autorisés à déterminer les moyens par lesquels cette garde (détention) peut être mise en oeuvre . »
Plusieurs rapports sont commandés à des officiers qui ont servi à Sainte-Hélène. Le 22 juillet, le Major General Torrens rend le sien à Lord Bathurst, ministre des colonies : « Toute l’île est une forteresse et paraît admirablement adaptée à la captivité de l’ex-empereur. » Il souligne combien l’approche de l’île est difficile, sauf par le port de Saint-James. Il recommande donc que Napoléon soit empêché de s’approcher de la ville où séjournent les marchands de passage.
Le 28 juillet le Major General Beatson dans un memorandum détaille les atouts de l’île : son éloignement, sa taille compacte, le petit nombre de ses habitants qui fait qu’aucun étranger n’y peut pénétrer sans être immédiatement repéré. Sur le plan militaire, l’île entourée de falaises de 600 à 1200 pieds offre une barrière naturelle face à toute tentative de débarquement. Ses places bien fortifiées et armées doivent même permettre d’empêcher qu’aucun bateau ne puisse mettre à l’ancre sans être atteint par les canons anglais. En même temps, cette configuration permet de conserver à un prisonnier une certaine liberté de mouvement, voire être l’objet de certaines attentions de la part du gouverneur. Il envisage ainsi que Napoléon pourrait être autorisé à monter à cheval.
Le choix de Sainte-Hélène est arrêté très rapidement puisque le 24 juillet Wellington en est informé et consulté par Lord Bathurst sur le choix d’Hudson Lowe comme futur gouverneur : « Je ne crois pas que nous puissions trouver une personne de son rang dans l’armée plus adaptée, qui puisse accepter une telle situation d’isolement, de responsabilité et d’exclusion de la vie sociale ».
Le compliment est pour le moins ambigu et Wellington pas forcément la personne à qui s’adresser pour avoir un avis objectif. Il connaît Hudson Lowe puisque celui-ci occupait les fonctions de chef d’état major de l’armée anglo-néerlandaise au moment où il en a pris le commandement. On a vu ce qu’il pensait de l’état de préparation de cette armée et il l’a fait muter très vite. Hudson Lowe, en garnison à Marseille, apprendra sa nouvelle affectation le 1er août.
Il reste toutefois à prendre les dispositions pour mettre en oeuvre la décision. L’île en effet n’est pas une colonie de la Couronne, mais elle relève de la Compagnie des Indes, – ce qui présente d’ailleurs un avantage supplémentaire, dans la mesure où elle échappe en partie à la juridiction des juges de la Couronne-.
Le 26 juillet, un accord est conclu entre le gouvernement et les représentants de la Compagnie.
Celle-ci conserve la gestion des affaires courantes dans l’île, mais le gouvernement civil et militaire du territoire lui est enlevé pour être confié à un officier supérieur désigné par le gouvernement et disposant de pouvoirs spéciaux. Toutes les dépenses provoquées par la captivité de Napoléon seront à la charge du Trésor anglais. Les dispositions de cette convention prendront fin avec cette captivité.
Seuls les navires de guerre et ceux de la Compagnie des Indes pourront mouiller dans le port de Saint-James, désormais interdit aux navires neutres.
Il y a encore à obtenir l’aval des autres parties intéressées. Le 2 août , autrichiens, prussiens et russes signent une convention par laquelle ils donnent leur accord à la déportation de Napoléon à Sainte-Hélène sous la responsabilité des autorités britanniques. Ils obtiennent d’être représentés sur place par un commissaire spécial. Le gouvernement de Louis XVIII donne également son accord et aura lui aussi son commissaire spécial.
A cette date, l’ensemble du dispositif est donc en place.
Napoléon a été accueilli le 15 juillet très tôt le matin à bord du Bellerophon par le capitaine Maitland qui met à sa disposition ses appartements. Vers 10 heures 30, c’est le Superb, avec à son bord l’amiral Hotham, supérieur de Maitland, qui jette l’ancre en rade de l’île d’Aix. Maitland s’y rend pour faire son rapport. Hotham se rend à son tour sur le Bellerophon dans l’après-midi, est présenté à Napoléon qui l’invite à partager son dîner servi vers 17 heures.
Le lendemain, Napoléon se rend à bord du Superb, à l’invitation de l’amiral Hotham. Il est de retour sur le Bellerophon vers midi. Dès que le canot est embarqué, le vaisseau met à la voile et appareille.
Le 23 juillet, le Bellerophon passe près de Ouessant. Vers 20 heures, on aperçoit les hautes terres de Dartmoor. Le 24 juillet à 8 heures, il jette l’ancre en rade de Torbay. La rade est bientôt couverte d’embarcations et de curieux.
Dans la nuit du 25 au 26 juillet, Maitland reçoit l’ordre d’appareiller pour rejoindre Plymouth. Il y arrive vers 16 heures et se rend auprès de Lord Keith, amiral commandant en chef. Pendant ce temps deux frégates prennent position et leurs canots s’efforcent de maintenir à distance du Bellerophon les bateaux qui viennent de la côte.
Le 27 juillet, les journaux annoncent l’intention du gouvernement d’envoyer Napoléon à Sainte-Hélène. Maitland se rend à nouveau auprès de Lord Keith porteur de l’original de la lettre au Prince régent, et il lui fait part du souhait de Napoléon de le rencontrer.
Le 30 juillet, Maitland note la foule considérable des bateaux qui se pressent pour se rapprocher du Bellerophon. Il annonce à Napoléon l’arrivée imminente de Sir Henry Bunbury, l’un des sous secrétaires d’État, chargé de lui faire connaître les dispositions arrêtées par le cabinet britannique le concernant.
Le 31 juillet, Lord Keith et Sir Henry Bunbury se rendent auprès de Napoléon à bord du Bellerophon.
Ils lui annoncent le choix de Sainte-Hélène comme lieu de sa future résidence. : « L’île de Sainte-Hélène a été choisie pour sa future résidence ; son climat est sain et sa situation locale permettra qu’on l’y traite avec plus d’indulgence qu’on ne pourrait le faire ailleurs, vu les précautions indispensables qu’on serait obligé d’employer pour s’assurer de sa personne. »
Il pourra se faire accompagner de trois des officiers de sa suite (à l’exception des généraux Lallemant et Savary) et de son chirurgien.
Le contre-amiral Sir George Cockburn, nommé commandant en chef du Cap de Bonne Espérance et des mers adjacentes, est désigné pour le conduire à Sainte-Hélène.
Par ailleurs, le gouvernement a statué sur la question du protocole. Napoléon ne sera pas traité comme un souverain, mais comme un général en chef. Pour ses interlocuteurs, il sera donc le « général Bonaparte ». Cette question sera durant la captivité à Sainte-Hélène, et particulièrement sous le gouvernement de Hudson Lowe, une source constante de conflit, au-delà même de sa mort, puisque sa sépulture ne comportera aucune inscription faute d’accord sur la mention à y faire
figurer.
Après avoir mal pris la notification de son transfert à Sainte-Hélène, Napoléon arrête le 1 e r août la liste des personnes qui l’accompagneront : Bertrand, Montholon et leurs familles, Las Cases et son fils, Gourgaud, auxquels s’ajoutent 11 domestiques. Keith accepte de considérer Las Cases comme le secrétaire du cabinet et non comme un officier, ce qui permet de satisfaire aux instructions du gouvernement.
Le 4 août le Bellerophon appareille pour rejoindre le Nothumberland, le vaisseau qui doit conduire Napoléon à Sainte-Hélène.
Le 5 août, il remet à Maitland qui se rend à bord du Tonnant où est embarqué Lord Keith, sa protestation : « Je me suis présenté de bonne foi pour venir me mettre sous la protection des lois d’Angleterre … J’en appelle à l’histoire ; elle dira qu’un ennemi, qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement dans son infortune, chercher un asile sous ses lois … ».
Le 6 août, le secrétaire de Keith et un officier des douanes viennent faire l’inventaire de ses effets mobiliers en présence de Marchand. Pendant ce temps, Keith et Cockburn se présentent chez Napoléon pour lui présenter les dernières instructions du gouvernement relatives à la remise des armes. Il refuse de leur remettre son épée. Ils acceptent de s’en tenir aux seules armes à feu.
Napoléon et les trois généraux qui l’accompagnent conserveront leur épée.
Le 7 août à 11 heures, Keith, Cockburn et le commandant Ross se présentent à bord du Bellerophon pour conduire Napoléon sur le Northumberland. Il les fait un peu attendre, avant d’apparaître sur le pont. Il prend congé de Maitland en le remerciant ainsi que ses officiers et son équipage pour leurs attentions courtoises pendant son séjour à bord. Puis il salue Lallemant et Savary qui n’ont pas été autorisés à l’accompagner. Puis il embarque sur le canot et prend place entre Keith et Cockburn.
Contrepoint
Pendant ce temps, à Paris, le nouveau gouvernement se met en place et doit composer avec les exigences des occupants.
Bien qu’ils aient affirmé au moment de la signature du traité du 25 mars que leur adversaire était Napoléon, et non la France, les alliés sont bien décidés à infliger à la « France relaps » une punition exemplaire. Seuls les anglais, fidèles à leur politique d’équilibre, ne souhaitent pas qu’elle aboutisse à la mettre complètement à genoux.
En quelques semaines, 61 départements sont occupés par plus d’un million deux-cent mille soldats.
En septembre, des soldats russes continueront d’arriver pour participer à l’occupation. Et celle-ci est beaucoup plus dure qu’en 1814. Une vingtaine de préfets qui tentent de s’interposer entre les populations civiles et les forces d’occupation sont déportés outre-Rhin.
Cent Jours, la tentation de l’impossible
mars-juillet 1815
Emmanuel de
Waresquiel
Fayard 2008

Le 18 juillet, Louis XVIII doit assister depuis un balcon des Tuileries, à la parade des vainqueurs dans Paris. La veille, l’armée de la Loire a fait sa soumission au Roi par une proclamation de Davout. Cela n’empêche pas les vainqueurs d’exiger sa dissolution, ce qui est fait le 5 août, et laisse le pays à leur merci.
Le 25 juillet, Louis XVIII obtient que l’administration des départements occupés soit remise aux autorités françaises. Et son gouvernement conclut un arrangement sur le paiement des indemnités d’occupation pour août et septembre à hauteur de 50 millions de francs.
C’est dans ce contexte très difficile qu’il doit asseoir son autorité, notamment en sanctionnant les responsables du retour de Napoléon.
L’ordonnance du 24 juillet 1815
Le 24 juillet est promulguée l’ordonnance par laquelle cinquante-sept personnes sont frappées de proscription. Il s’agit de la mise en application de la déclaration de Cambrai du 28 juin. Ironie, le ministre contresignataire de l’ordonnance est Fouché qui quinze jours plus tôt plaidait l’amnistie auprès des émissaires du Roi …
L’examen de ce texte est néanmoins intéressant dans la mesure où il fait apparaître une double volonté : punir ceux qui ont rallié Napoléon avant le 23 mars, pendant sa remontée vers Paris, et en même temps circonscrire strictement la répression en désignant nommément et limitativement ceux qui seront frappés par cette procédure d’exception.
Par ailleurs, l’ordonnance essaie de graduer la répression en fonction du degré de responsabilité :
– dix-neuf généraux et officiers sont décrétés d’arrestation en vue d’être déférés devant des conseils de guerre,
– trente-huit personnalités sont assignées à résidence hors de Paris, en attendant que les chambres statuent sur ceux d’entre eux qui devront ou sortir du royaume ou être poursuivis par les tribunaux.
Enfin, elle prévoit un dispositif pour éviter que ceux qui seront bannis du royaume ne soient pas spoliés de leurs biens.
Donc une volonté affichée de modération et de cantonnement des mesures d’exception.
Dans le cadre de cette procédure, treize condamnations à mort -dont huit par contumace- seront prononcées-, et trois exécutées ; Ney, Labedoyère et Mouton-Duvernet. Une sera commuée en dix ans d’emprisonnement (Debelle), et le cinquième condamné, Lavalette, s’évadera avec la complicité de son épouse, juste avant l’exécution, et se réfugiera en Bavière.
Cette relative modération de l’épuration officielle ne doit pas évidemment faire oublier les victimes de la terreur blanche qui se déchaîne dans certaines régions au même moment.
Au passage, on peut signaler en la personne de Davout un des rares exemples de courage moral en cette période troublée. Dès la publication de l’ordonnance, il proteste contre la répression touchant un certain nombre de généraux, parmi ceux qui se sont illustrés lors de la dernière campagne. Il rappelle qu’ils étaient sous ses ordres, en tant que ministre de la guerre puis comme commandant en chef de l’armée réunie sous Paris, et qu’en conséquence c’est lui qui devrait être poursuivi.
De même, lors du procès de Ney, il sera l’un des seuls maréchaux à prendre sa défense.
En guise de conclusion
Dans un premier temps, j’avais envisagé d’intituler cette intervention : L’île d’Aix, prélude à l’ultime victoire ?, la victoire en question étant celle de la postérité.
Nous sommes en face d’un cas rarissime -sinon unique-, où c’est le vaincu qui a écrit l’histoire et fait passer sa vérité.
La défaite de 1814 avait mis fin au rêve de domination continentale. Néanmoins, la France ne s’en sortait pas trop mal, même si elle était ramenée à ses frontières de 1792 et mise sous surveillance.
L’habileté de Talleyrand lui permettait, quelques mois à peine après la chute et l’occupation de Paris, de revenir dans la cour des Grands au congrès de Vienne.
Il n’en est plus de même en 1815.
D’abord, cette fois, la défaite militaire est sans appel, et la volonté de punir la France en tant que nation très forte.
Seul le souci de l’Angleterre de maintenir un équilibre des forces en Europe se met en travers des projets de démantèlement : la Prusse a (déjà) des vues sur l’Alsace, les Pays-Bas se verraient bien récupérer Lille et sa région …
Finalement le nouveau traité de Paris du 20 novembre 1815 la ramène aux frontières de 1790 : perte de Landau, Sarrebruck et Saarelouis au profit de la Prusse, de Bouillon, Philippeville et Marienbourg au profit des Pays-Bas, de la partie ouest de la Savoie, conservée l’année précédente, au profit du Piémont-Sardaigne. Cela représente environ un demi million d’habitants.
La France doit en outre verser 700 millions d’indemnité et subir une occupation de son territoire (de la frontière du Nord à la Lorraine et l’Alsace) pendant au moins trois ans et au maximum cinq ans par 150 000 hommes relevant des forces alliées, dont les frais d’entretien sont à sa charge.
Au total, les conséquences financières de Waterloo s’élèvent à plus de 2 milliards de francs, soit trois ans de recettes fiscales ! Ce qui a fait dire à l’historien Pierre Branda que c’était les 100 jours les plus chers de l’histoire de France.
Le bilan de l’aventure des Cent-Jours est catastrophique.
Et pourtant, ce bilan n’a pas plombé l’image de Napoléon pour la postérité.
Waterloo conserve son statut de « glorieuse défaite », alors que ses conséquences sont tout-à-fait comparables à celles de Sedan 1870 et Sedan 1940. Et finalement le régime qui en a largement essuyé l’opprobre est celui qui a dû gérer cette situation.
Napoléon a voulu sortir de la scène à son avantage pour ménager l’avenir. Il a volontairement joué la postérité. « J’en appelle à l’histoire … » déclare-t-il dans sa protestation du 5 août, mais il prend la précaution de préparer le jugement.
Il va utiliser sa captivité pour écrire sa version de l’histoire -et notamment celle de cette dernière période, les Mémoires pour servir à l’histoire de France en 1815 publié en 1820-.
Et surtout, la période des Cent-Jours réécrite par Napoléon, le place clairement dans le camp de la Révolution contre les Monarques se réclamant de la légitimité. Sur le plan politique se noue ainsi une alliance improbable entre les bonapartistes et la gauche libérale et/ou républicaine.
Il va aussi profiter des maladresses de son geôlier, Hudson Lowe, pour se poser en victime de la mesquinerie et de la médiocrité de ses adversaires.
Les retours échelonnés de ses compagnons d’exil, les récits qu’ils vont faire de la captivité (on parle des Quatre évangélistes de Sainte-Hélène : Las Cases, Gourgaud, Montholon, Bertrand), vont contribuer à relancer l’intérêt du public, susciter à nouveau la sympathie ou la nostalgie par rapport à un présent qui paraît soudain terne.
Encore une fois, il se montre un communicant hors pair. Les conditions de la victoire posthume étaient réunies.

Bibliographie
André CASTELOT Le drame de Sainte-Hélène –  Presses de la Cité 1959

Élisabeth CAUDE, Pascal EVEN, Lucien LACOUR, Christophe, PINCEMAILLE, Françoise PLANCHOT-MAZEL, Mathilde SCHNEIDER, Isabelle TAMISIERVETOIS, Françoise WATEL Cap sur l’Amérique, la dernière utopie de Napoléon – Artlys 2015

sd Bernard CHEVALLIER, Michel, DANCOISNE-MARTINEAU, Thierry LENTZ
Sainte-Hélène, île de mémoire – Fayard 2005

Patrice GUENIFFEY pour la préface Loris CHAVANETTE
pour le choix des textes et les annotations Waterloo, Acteurs, historiens, écrivains – Gallimard 2015

Thierry LENTZ Le congrès de Vienne, Une Perrin 2013
refondation de l’Europe 1814-1815

Thierry LENTZ Waterloo 1815 Perrin 2015

Emmanuel de WARESQUIEL Cent Jours La tentation de l’impossible Mars-juillet 1815 – Fayard 2008